Voyageuse intrépide, photographe et écrivaine suisse, Ella Maillart est une femme extraordinaire dont le parcours continue de fasciner. L’exposition que lui consacre actuellement Photo Elysée à Lausanne jusqu’au 1er novembre 2026 m’a donné envie de vous parler de quelques-unes des destinations où nos chemins se sont croisés, à près d’un siècle d’intervalle.

@KHASHAYAR JAVANMARDI / PHOTO ELYSÉE
Table des matières
Dans les pas d’Ella


Aventurière, photographe, sportive, femme libre et indépendante, écrivaine, Ella Maillart avait plus d’une corde à son arc à une époque où la gent féminine devait encore se conformer aux rôles que la société lui imposait. Elle, au contraire, a choisi les chemins de traverse, les horizons lointains et les terres inconnues, avec cette insatiable soif de liberté qui fit de sa vie un véritable voyage. Elle incarne la modernité, l’indépendance et l’anticonformisme, et continue d’inspirer des générations entières.
Je n’ai évidemment pas la prétention de dire que j’ai suivi les pas d’Ella Maillart. Elle fut une véritable aventurière au long cours, parcourant un monde où l’inconnu commençait là où s’arrêtaient les cartes. Les routes que j’ai empruntées sont bien différentes des siennes : les frontières ont été tracées, les pistes sont devenues des routes, les cartes ont presque tout révélé, et le voyage lui-même a changé de visage.
Du Kirghizstan à l’Ouzbékistan, puis jusqu’au Qinghai, mes voyages m’ont conduite dans cette Asie intérieure qui occupa une place si importante dans l’œuvre d’Ella. En 2015, avant mon départ au Kirghizstan,la lecture de son livre « des Monts célestes aux sables rouges« , considéré comme un classique de la littérature de voyage, m’avait déjà plongée dans son univers.
Cette exposition m’a donné envie de revenir à mes photographies de voyage et de leur redonner vie ici. Elles ne sont pas des réponses aux siennes, mais les traces de mes propres rencontres avec ces paysages, ces villes et ces visages. Je voudrais ainsi faire dialoguer, très modestement, deux expériences du voyage séparées par près d’un siècle.
Au terme de cette aventure, il y a Chandolin, dans le Val d’Anniviers, où je me rends régulièrement depuis de très nombreuses années. C’est là qu’Ella Maillart a choisi de s’établir pour vivre la dernière partie de son existence. Ce choix me semble boucler une boucle, non pas celle de sa vie, que je ne raconte pas ici, mais d’une rencontre commencée dans ses livres et prolongée, bien plus tard, au fil de mes propres voyages.
Ella en quelques dates
° 1903 — Naissance à Genève.
° 1924 — Participe aux Jeux olympiques de Paris en voile, puis plus tard à quatre Championnats du monde de ski.
° 1930 — Premier grand voyage en URSS.
° 1932 — Traverse l’Asie centrale et explore les monts Célestes.
° 1935 — Avec Peter Fleming, traverse la Chine jusqu’au Cachemire.
° 1939 — Avec Annemarie Schwarzenbach, rallie Genève à Kaboul par la route.
° 1997 — Mort à Chandolin, en Valais.

Kirghizstan
La liberté du monde nomade

Aujourd’hui, le Kirghizstan est devenu une destination touristique prisée. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. En 2015, lorsque je suis partie découvrir ce pays, nombreux étaient ceux qui se demandaient ce que j’allais faire au «Kurdistan» ! Alors, imaginez ce qu’il en était en 1932. Le Kirghizstan fait alors encore partie de l’Union soviétique et demeure largement méconnu des Européens. S’y rendre est loin d’être simple, mais Ella Maillart est une nana d’une sacrée trempe (dotée d’un caractère de cochon aussi, paraît-il !) et surtout d’une force intérieure peu commune.
Fascinée par le nomadisme, elle traverse à cheval le pays des Kirghizes jusqu’aux monts Tian Shan, les « Monts célestes », dont deux sommets dépassent les 7 000 mètres. Audacieuse, elle voyage dans certaines régions sans les autorisations requises, en évitant les points de passage dangereux. Et sportive accomplie, elle réussit même, seule et équipée de skis de fortune, l’ascension d’une montagne de près de 5 000 mètres à proximité de la frontière chinoise.
« Le Turkestan et l’Asie centrale exerçaient sur moi un attrait invincible, inspiré par mes lectures. Aller vivre parmi les nomades, dans les steppes, et devenir un enfant de la nature, quelle joie! »
Ella Maillart, « Croisières et caravanes »


Celle que l’on surnomme « Kini » s’intéresse de près à la vie des nomades kirghizes : leurs yourtes, leurs troupeaux de chevaux et de yaks, leurs déplacements au fil des saisons, leurs traditions et leur hospitalité. Au-delà des rencontres, elle est frappée par ces vastes espaces de montagne où les hommes et les animaux vivent au rythme de la nature.

« La vie des nomades me captive. Leur instabilité m’attire, je la sens mienne comme celle des marins : ils vont d’une escale à l’autre, partout et nulle part chez eux, chaque arrivée ne marquant somme toute qu’un nouvel appareillage…»
Ella Maillart, « Des Monts célestes aux sables rouges »
Mais Ella Maillart ne se contente pas d’admirer les paysages. Curieuse de ceux qu’elle rencontre, elle cherche à comprendre leur quotidien et leur façon de vivre. Ses photographies et ses notes nous en livrent un témoignage précieux, à une époque où la collectivisation et la sédentarisation imposées par le pouvoir soviétique bouleversent profondément la société kirghize.
Derrière la beauté des paysages et la richesse des rencontres se dessine un monde en pleine transformation, où un mode de vie ancestral se heurte aux nouvelles réalités politiques.

Le Koumiss, lait de jument fermenté, ressemble selon Ella Maillart « à un vin blanc vaudois ».


Fabrication du Koumiss
« Pour combien de temps leurs descendants vivront-ils encore comme il y a mille et dix mille ans? Maintenant que les bolcheviks cherchent à sédentariser, collectiviser… »
Ella Maillart, « Des Monts célestes aux sables rouges »
En 2015, un trek à cheval m’a permis, à mon tour, de vivre au plus près de la nature et de la population locale, dont je souhaitais vraiment découvrir et partager le mode de vie. Pour en savoir plus sur cette aventure et découvrir comment j’ai personnellement ressenti le Kirghizstan, je vous invite à parcourir les nombreux articles que j’ai consacrés à ce voyage. La condition des femmes, les liens familiaux, l’hospitalité, les jeux équestres ou encore la place du cheval dans la société kirghize sont quelques-uns des thèmes que j’y aborde. Vous les retrouverez dans la rubrique « Kirghizstan », en tête du blog.
Ouzbékistan
La fascination des villes anciennes
Pour Ella Maillart, l’Ouzbékistan, ce sont bien sûr Samarcande, Boukhara et Khiva, les trois grandes cités caravanières mythiques d’Asie centrale, mais aussi les déserts et les régions plus isolées.
Derrière les coupoles et les monuments qui témoignent d’un passé prestigieux, elle s’intéresse aux lieux, aux habitants et à la vie quotidienne. Curieuse de ce pays aux multiples visages, elle cherche à en saisir toute la diversité, entre héritage de la Route de la Soie et réalité contemporaine.

C’est en train qu’Ella Maillart rallie Alma-Ata (Almaty) à Taschkent.
Samarcande, le rêve de la Route de la Soie

Samarcande, la seule évocation du nom de cette ville qui fut, au XIVe s. la capitale de l’Asie, suffit à nous projeter dans un conte des mille et une nuits.
Pour Ella aussi, c’est presque un mythe devenu réalité, une immersion dans les récits de Marco polo et de Tamerlan de son enfance. À son arrivée, elle écrit : « Fait curieux : je vais visiter une ville dont je ne sais rien que la magie de son nom. » Cette absence d’image préconçue lui permet de découvrir Samarcande avec un regard neuf, partagé entre fascination et curiosité.
Sur la place du Régistan, Ella Maillart est saisie par la majesté des immenses médersas ornées de mosaïques bleues et dorées. Au fil des heures, la lumière métamorphose les faïences, faisant varier leurs nuances du bleu au turquoise, jusqu’à des reflets presque violets. Elle admire également la finesse des céramiques de la nécropole de Shah-i-Zinda et découvre le mausolée de Tamerlan.
Mais Samarcande ne se résume pas à ses monuments. La voyageuse découvre aussi une ville en pleine évolution. Tandis que les Russes développent de nouveaux quartiers modernes, la vieille cité poursuit sa vie au rythme de ses traditions. Au Régistan, elle remarque l’état de dégradation des médersas et les travaux entrepris pour les restaurer. La préservation de ce patrimoine est déjà une préoccupation, alors que la ville poursuit sa transformation.

Shah-i-Zinda. la nécropole du «roi vivant »


A Samarcande, même les cimetières sont époustouflants






Près d’un siècle plus tard, les restaurations ont pris une tout autre ampleur. Certaines interventions, notamment à Shah-i-Zinda, ont été critiquées par l’UNESCO pour leur impact sur l’authenticité du site. Cela rejoint en partie mon propre ressenti. Lors de mon voyage en Ouzbékistan, Samarcande est, des trois grandes villes historiques, celle qui m’a le moins séduite. Les monuments restent spectaculaires mais les restaurations massives, les façades trop neuves et les couleurs éclatantes donnent parfois à la ville un air de décor. Tout semble trop «propre en ordre ». On se croirait par endroits dans un « Disneyland » de la Route de la Soie, bien loin de l’image d’une cité ancienne que j’étais venue chercher. En 2017, seul le quartier juif m’a semblé préserver un aperçu plus authentique et moins aseptisé de la vie locale.

Dans le quartier juif, un jeune garçon récolte des épluchures qu’il revendra pour nourrir le bétail


Mais je ne vais pas faire la fine bouche, Samarcande reste fascinante et il est difficile de demeurer insensible au gigantisme éblouissant du Régistan, à la lumière qui joue sur les mosaïques ou aux détails des céramiques.

Boukhara, derrière la légende

A 250 km de Samarcande, il y a Boukhara, autre ville de légende. Cette ancienne résidence des émirs fut longtemps interdite aux non-musulmans et de nombreux voyageurs payèrent de leur tête l’audace de se rendre jusque-là. Mais loin de l’image de splendeur que son nom évoque, Ella découvre une ville abandonnée à la saleté, marquée par la pauvreté et les traces du temps : rues poussiéreuses, bâtiments fatigués, passants misérablement vêtus, à tel point qu’elle la surnomme « Bokhara, la déclassée ». En bouleversant les modes de vie nomade et semi-nomade, Staline a désorganisé les systèmes économiques qui permettaient aux populations de produire, d’échanger et de gérer leurs ressources alimentaires. Dans cette ville, la Suissesse est confrontée à la famine et passe son temps à rechercher de la nourriture :
« Le ravitaillement est devenu si difficile que la chasse au pain est l’événement principal de la journée »
Ella Maillart, « Des Monts célestes aux sables rouges »


Lors de mon voyage en 2017, de nombreux chantiers émaillaient la ville. Je l’ai toutefois trouvée plus « humaine » que Samarcande et ai apprécié me balader dans les ruelles de son centre historique.


La citadelle Ark, résidence des émirs de Boukhara jusqu’en 1920. Détruite puis reconstruite à plusieurs reprises, son aspect actuel date du XVIe siècle

A 4 km du centre ville, le palais d’été de l’Emir, oeuvre architecturale du XXème s.

Khiva, la cité hors du temps

Après Boukhara, Ella rejoint Khiva, au cœur de l’oasis du Khorezm, une région fertile façonnée par les eaux de l’Amou-Daria et entourée de vastes étendues désertiques. La citadelle lui apparaît presque irréelle. Derrière ses murailles de terre ocre, elle découvre un dédale de ruelles, de médersas, de palais et de minarets aux faïences turquoise. Les caravanes de chameaux ont presque disparu, mais leur souvenir imprègne encore les lieux.
Dans les années 1930, Khiva est loin d’être la destination touristique que l’on connaît aujourd’hui. Cette ancienne cité caravanière, autrefois prospère, est devenue une ville provinciale de l’Ouzbékistan soviétique. Les traces de son passé prestigieux côtoient les signes d’un nouvel ordre politique. Les déplacements restent difficiles, soumis à des contrôles administratifs, et la présence de voyageurs étrangers peut éveiller la méfiance des autorités.
Ella ne s’attarde pas longtemps à Khiva. L’hiver approche et une nouvelle épreuve l’attend : près de 500 kilomètres à parcourir à dos de chameau, à travers le désert du Kyzylkoum, dans le froid et la neige.
« Au hasard, je vais dans les ruelles tortueuses et secrètes. Comme à Boukhara, domine l’impression d’abandon, mais ici quelque chose de plus sauvage, de plus fermé. »
Ella Maillart, « Des Monts célestes aux sables rouges »



De toutes les villes que j’ai visitées en Ouzbékistan, Khiva est assurément mon coup de coeur. Je l’ai parcourue dans tous les sens, de l’aube au crépuscule et l’ai abondamment photographiée. J’ai consacré un long article abondamment illustré à cette merveille que je vous invite à lire ici.
Je mesure combien l’Ouzbékistan a changé depuis les voyages d’Ella Maillart, même si j’y ai retrouvé des paysages et des atmosphères qui évoquent encore son récit. Les coupoles bleues de Samarcande, le charme de Khiva et les ruelles ombragées de Boukhara gardent quelque chose de la magie de la grande Route de la Soie. Mais c’est aussi en parcourant la vallée de Ferghana et d’autres régions du pays que j’ai pris la mesure de l’Ouzbékistan d’aujourd’hui, bien au-delà des cités historiques qui ont marqué mon voyage.
Chine – Qinghai
Xining, carrefour entre deux mondes

En 1935, Ella Maillart rencontre à Pékin le journaliste et écrivain britannique Peter Fleming. Tous deux partagent le projet audacieux de rejoindre le Cachemire en traversant des régions reculées de l’ouest de la Chine, alors peu accessibles aux voyageurs occidentaux.
Ils se rendent d’abord à Xining, capitale du Qinghai, vaste territoire de hauts plateaux situé aux confins des mondes chinois et tibétain.
« Dans ce décor de Chine flotte pour la première fois une atmosphère d’Islam »
Ella Maillart, « Oasis interdites »
Bien des années plus tard, j’ai moi aussi découvert cette ville, point de départ de mon périple dans le Qinghai. Je lui ai consacré un article distinct, richement illustré, auquel je vous renvoie si vous souhaitez en découvrir les multiples facettes.
L’immensité des paysages

Depuis Xining, Ella Maillart et Peter Fleming poursuivent leur route à cheval en direction du lac Koukou-Nor, aujourd’hui appelé lac Qinghai puis entament clandestinement leur grand voyage vers le Xinjiang. Pour contourner les régions troublées et les difficultés politiques de l’époque, ils s’engagent dans un itinéraire éprouvant à travers les territoires reculés du nord du Tibet et le bassin du Tsaidam. Leur expédition, qui les mènera jusqu’au Cachemire, représente un périple de près de 6 000 kilomètres à travers des régions dont une grande partie demeure alors mal connue des voyageurs occidentaux. Chacun en tirera un récit: Courrier de Tartarie, pour Peter Fleming, et Oasis interdites, pour Ella Maillart
Dans Oasis interdites, Ella Maillart évoque le Koukou-Nor et les vastes territoires qui l’entourent. Ce qui frappe dans son récit, c’est l’immensité des paysages et le sentiment d’isolement qui s’en dégage. Les plateaux d’altitude, les longues étendues presque désertes et les horizons lointains donnent la mesure d’un territoire où les distances se parcourent lentement, au rythme des chevaux et des conditions naturelles.
Tout au long de ce voyage, la confrontation avec la rudesse des éléments et l’ampleur des espaces est permanente. Ella Maillart fait ressentir à la fois les difficultés de la traversée et la fascination qu’exercent ces contrées sur le voyageur. Dans ces paysages où les présences humaines sont rares et les horizons presque infinis, l’immensité n’est pas seulement une donnée géographique mais devient une expérience, faite de solitude, d’incertitude et de liberté.
« C’est sans doute le plus beau trajet de pleine terre qu’on puisse faire sur cette planète. Prenez la mappemonde et trouvez mieux ! . »
Nicolas Bouvier, à propos du périple de Maillart et Fleming

Lors de mon séjour dans le Qinghai avec Laurence Chellali, j’ai parcouru les hauts plateaux de Yushu jusqu’aux étendues sauvages de Kekexili, une vaste région de haute altitude, inhospitalière et presque inhabitée. Ella Maillart et Peter Fleming, qui traversèrent la région en 1935, avaient emprunté un autre itinéraire et ne sont pas passés par ces territoires. Mes photographies témoignent de ces paysages grandioses, de leur faune, mais aussi des transformations qui les affectent, visibles notamment dans les routes déformées par le dégel du pergélisol.




Gazelles tibétaines reconnaissables à leur petit »cul blanc »




Kiangs ou ânes sauvages du Tibet

Le dégel du pergélisol endommage rapidement la chaussée rendant la conduite très compliquée. Ici on constate que trois tronçons parallèles ont été successivement construits. Ils finissent tous par onduler comme des rubans.

La spiritualité des hauts plateaux

Monastère de Zhúbā Sì 竹巴寺
La spiritualité tibétaine occupe également une place importante dans le Qinghai. Près de Xining, le monastère de Kumbum compte parmi les grands foyers du bouddhisme tibétain. Ella Maillart et Peter Fleming s’y arrêtent quelques jours avant de reprendre la route vers l’ouest. En juillet 1918, Alexandra David-Néel avait elle aussi séjourné dans ce monastère, durant près de deux mois..
Bien plus au sud-ouest, dans la préfecture de Yushu, j’ai visité le monastère de Zhúbā Sì 竹巴寺 et eu la chance d’en franchir les portes. Cette visite m’a offert un aperçu concret de la place qu’occupe le bouddhisme tibétain dans cette région.









Le succès d’Oasis interdites, publié en 1937, permettra à la Suissesse de financer de nouvelles pérégrinations. Deux ans plus tard, en juin 1939, mandatée par Le Petit Parisien, elle reprendra la route vers l’Orient, en compagnie de son amie Annemarie Schwarzenbach. Ensemble, elles traverseront la Turquie, l’Iran et l’Afghanistan. Ella relatera son voyage dans « La Voie cruelle« . Quant à Annemarie Schwarzenbach elle rédigera « Où est la terre des promesses ? ».
Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en 1939 retiendra Ella Maillart en Inde, où elle séjournera jusqu’en 1945. Ces années marqueront un tournant dans son parcours. Loin des expéditions qui ont jusque-là rythmé son existence, elle délaissera provisoirement l’exploration géographique pour entreprendre un voyage plus intérieur. Elle s’intéressera à la philosophie hindoue et approfondira sa réflexion spirituelle. Cette période transformera durablement son regard sur le monde et sur elle-même.
Chandolin, le port d’attache
« Je rentrais des Indes. Je voulais revenir en Europe. A Chandolin, je me sentais près de Dieu »
Ella Maillart



À son retour en Suisse, Ella Maillart dépose son baluchon à Chandolin, dans le val d’Anniviers. Sans renoncer à ses voyages en Asie, qu’elle poursuivra comme guide culturelle jusqu’à l’âge de 84 ans, elle trouve dans ce village valaisan un lieu où se ressourcer entre deux départs.
En 1948, elle y fait construire un petit chalet en mélèze qu’elle baptise « Atchala », en souvenir d’Arunâchala, la colline sacrée près de laquelle elle a séjourné en Inde. Elle apprécie le calme, l’air pur et les grands espaces de Chandolin, dont les paysages lui rappellent ceux de l’Himalaya et du Tibet.
Au fil des années, elle s’attache de plus en plus à ce lieu dont elle souhaite préserver le caractère, tout en redoutant que son développement ne lui fasse perdre son charme. Elle est également préoccupée par l’état de la planète et les menaces qui pèsent sur l’environnement.
Elle s’éteint à Chandolin à l’âge de 94 ans, après une vie passée à parcourir le monde et à s’intéresser aux peuples qu’elle rencontrait.
Aujourd’hui, le chalet rappelle sa présence dans le village. Le petit musée aménagé dans l’ancienne chapelle Sainte-Barbe rassemble quelques objets qui lui ont appartenu, tandis que son œuvre photographique, léguée à Photo Elysée, permet de retrouver les paysages et les visages croisés au fil de ses voyages.

Conclusion
C’est en parcourant l’exposition consacrée à Ella Maillart à Photo Elysée, puis en replongeant dans mes propres photographies de voyage, que j’ai véritablement pris la mesure de l’audace de cette femme. Certaines des régions que j’avais parcourues sans en connaître toute l’histoire avaient été explorées par elle, des décennies plus tôt, dans des conditions que nous avons aujourd’hui peine à imaginer. Seule, avec des moyens précaires, elle s’est aventurée dans des territoires reculés, portée par une curiosité et une détermination remarquables. Photographe et écrivaine autant qu’aventurière, elle nous a laissé des images et des récits précieux sur des peuples, des paysages et des modes de vie dont certains ont profondément changé depuis son passage.
Au-delà de ses exploits, j’admire sa liberté, sa curiosité envers les autres et sa capacité à observer le monde sans se contenter de le traverser. La confrontation avec ses photographies m’a aussi amenée à porter un regard différent sur mes propres voyages.
Près d’un siècle nous sépare. Pourtant, ses images ont donné un nouvel éclairage à mes souvenirs de voyage et m’ont invitée à regarder autrement certains lieux que j’avais parcourus.

Ella Maillart au Tibet en 1985
Si vous avez envie d’en savoir plus sur la vie de cette femme extraordinaire, je vous recommande ce bouquin qui m’a bien aidée pour la rédaction de cet article.







