La mémoire en Noirs et Blancs

Dans Architecture un billet écrit par Christine le 22 mars 2020

Lors d’une brève escale à Johannesbourg, en avril dernier, je consacre quelques heures à la visite du musée de l’Apartheid, incontournable pour comprendre la complexité de l’Afrique du sud. Ouvert en 2001, ce musée plonge les visiteurs dans la folie du système de séparation raciale appliqué en Afrique du sud de 1948 à 1994.

Arrivée la veille à l’aéroport de “Joburg”, j’ai quelques heures à tuer avant mon prochain vol. Ma première intention est de me rendre downtown et de me balader tranquillement dans les rues au gré de mes envies mais mes amis sud africains, qui ne peuvent m’accompagner, me regardent d’un air ahuri. Ce n’est vraiment pas une bonne idée! La ville est immense et n’a pas de centre à proprement parler, je suis seule et les transports publics ne sont pas sûrs, voire même dangereux. Désinvolte, j’ai un peu de peine à les croire mais leurs mines préoccupées, inquiètes même, me convainquent finalement d’abandonner. Suivant leurs conseils, je me résous alors à ne voir “que” le musée de l’Apartheid.

Situé loin de tout, en bordure de Soweto, le musée de l’apartheid fait face à Gold Reef City, un parc d’attractions et un casino. L’emplacement et l’apparentement sont un peu incongru, je vous le concède, mais il s’explique par le fait que les promoteurs de toutes ces constructions sont les mêmes. J’y arrive en taxi depuis l’aéroport après une petite demie-heure d’autoroute. Il est tôt, les bus touristiques n’ont pas encore envahi le parking. Seuls quelques visiteurs attendent patiemment l’ouverture du guichet devant la porte.

Une architecture austère

Oeuvre du cabinet d’architectes Mashabane & Rose, auquel on doit également le musée du 16 Juin 1976 à Soweto, ce musée est construit derrière de hauts murs. Il n’a rien de chaleureux. On est d’emblée frappé par les références pénitentiaires évidentes du bâtiment: murs parfaitement lisses et sans fenêtres, fendus uniquement de minces vasistas, grillages, dédales… Les matériaux (béton, acier, fer) et les formes droites suggèrent la sévérité et la froideur extrêmes de l’univers dans lequel le visiteur va plonger.

Une sorte d’hybride de prison et de machine monolithique

L’entrée inaugurale est flanquée de piliers de béton représentant les valeurs inscrites dans la Constitution de 1996:

  • démocratie, égalité, réconciliation, diversité, responsabilité, respect, liberté.

Une brutale entrée en matière

Bienvenue au musée de l’Apartheid


« Vous êtes sur le point d’embarquer pour un voyage historique, une exploration personnelle du passé. C’est une expérience émotionnelle qui restera longtemps après la fin de la visite. Embrassez ce passé avec courage et introspection et utilisez le pour propulser notre Nation positivement en avant. »

(Extrait du dépliant du musée)

Couleurs de peaux différentes, entrées séparées

Munie d’une carte de non-blanc, je franchis le tourniquet de métal.

L’entrée du bâtiment vise à plonger directement les visiteurs dans l’ambiance pesante de cette époque. Chacun se voit remettre aléatoirement une carte l’identifiant comme blanc ou non blanc avant d’être séparé. Le hasard me fait changer de couleur de peau et c’est munie d’une carte de “non-blanc” que je franchis un tourniquet de métal. Je pénètre dans un couloir aux murs tapissés de copies agrandies des laissez-passer dont les Noirs avaient besoin pour vivre dans des villes “blanches” ou de papiers d’identité les confinant dans les bantoustans, les homelands noirs. Le couloir “Blanc” parallèle, lui , est orné de cartes d’identité réservées aux personnes dont les voix sont les seules qui importaient lors des élections. Les deux couloirs sont séparés par les visages d’individus considérés officiellement comme dépourvus de toute véritable identité: les Sud-Africains métis ou “de couleur”, jadis qualifiés par l’épouse de Frederick Willem De Klerk de “restes”!

De l’émergence du Parti national qui a instauré l’apartheid en 1948 jusqu’aux premières élections démocratiques en 1994, l’exposition conduit les visiteurs selon un ordre chronologique à travers les 22 parties distinctes du musée, certaines à l’intérieur et d’autres à l’extérieur. La scénographie faite de nombreuses photos et vidéos est sobre et violente. L’oppression installe ses outils, son climat, ses frayeurs, ses cris et bruits de rafales. Les concepteurs du musée ont fait la part belle aux reconstitutions grandeur nature: cellules d’emprisonnement, char utilisé par la police pour réprimer les manifestations etc. Mais c’est surtout la salle des pendus où le spectacle des 131 noeuds coulants au plafond – un pour chacun des prisonniers politiques pendus sous le régime de l’apartheid – m’a le plus marquée.

Des expositions multimédias détaillées – et souvent choquantes – explorent les forces sociales et politiques qui ont donné lieu à l’apartheid.

Mandela, ce héros

Parallèlement à cette exposition, une partie annexe est plus exclusivement dédiée à la vie de Nelson “Madiba” Mandela. Elle retrace le parcours du jeune avocat qui deviendra le leader charismatique et emblématique de l’ANC, ses années de lutte clandestine et ses 27 ans en prison.

La visite se termine sur un happy end (c’est paraît-il ce que préconisent les agences de marketing lors de la conception des nouveaux musées): les élections dans l’euphorie des années 1994-1995 et la Constitution.

Après 27 ans derrière les barreaux, Nelson Mandela réussira l’inimaginable, devenir le premier président noir d’Afrique du Sud

“Je ne suis pas né avec une soif de liberté. Je suis né libre”.

Nelson Mandela

Qu’en ai-je pensé?

Ma visite a duré près de trois heures. Le parcours est dense, la documentation présentée extrêmement abondante. Trop peut-être! Même si l’émotion était toujours présente, j’avoue n’avoir pu maintenir mon attention tout du long et avoir eu de la peine à en dégager une analyse cohérente hormis l’ordre chronologique et le thème récurrent de la violence. Mon erreur a toutefois certainement été de ne pas prendre de guide. Ceci dit, je ne suis pas repartie indemne. A l’instar du camp de concentration de Sachsenhausen près de Berlin en Allemagne et du mémorial du massacre de Nanjing en Chine que j’ai visités précédemment, ce musée est une illustration de la folie des hommes et, qui plus est, tellement récente! Cela donne le vertige.

Une information que j’ai lue à mon retour m’a en outre interpellée. Il semble que les “born free” (la génération post-apartheid) se sentent peu concernés par cette partie de leur histoire. Peu d’entre eux visitent les galeries qui retracent la lutte de Mandela, Sisulu, Tambo et autres. L’histoire de l’apartheid est officiellement enseignée dans les écoles sud-africaines mais le système public dispose de moins en moins de professeurs dans cette discipline. Alors, le passé s’efface pour ces jeunes baignés dans la société de consommation et confrontés à un taux de chômage très élevé …

Les photos étant interdites à l’intérieur du musée, je me suis concentrée sur l’architecture et les extérieurs des bâtiments.

Visite effectuée en avril 2019

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10 Responses to “La mémoire en Noirs et Blancs”

  1. philippe dit :

    Salut Christine
    Merci pour cette petite visite, le NB s’imposait et j’apprécie plus particulièrement celles très contrastées au noir profond, un parti pris pour rendre le pesant et la solennité, dommage que l’on ne puisse profiter de l’intérieur, j’avais imaginé que cette entrée ségrégationniste se prolongeait dans 2 parcours différents à suivre successivement. Je pense suivant ton introduction qu’il existe encore aujourd’hui un “apartheid”, social celui-là.
    Si tu as l’occasion, je te conseille de visiter à Paris le Mémorial des Martyrs de la Déportation de l’Architecte Pingusson sur l’île de la Cité
    Notre confinement prendra fin, portez vous bien

    • Christine dit :

      Merci pour ton passage ici Philippe. J’ai également été déçue de ne pouvoir photographier à l’intérieur, il y aurait eu de belles photos à prendre. Cela a au moins eu l’avantage de me permettre de me concentrer sur le contenu des expos. Concernant l’apartheid social que tu mentionnes, je ne suis pas restée suffisamment longtemps en Afrique du Sud pour pouvoir me prononcer à ce sujet mais pour le peu que j’en ai vu, il me semble qu’effectivement, il reste encore beaucoup à faire de ce côté-là. Sinon, je note ta recommandation de visite à Paris pour l’Après-crise-covid-19… Je te souhaite une santé à tout épreuve et un bon printemps malgré tout.

  2. Marie dit :

    Hello Christine
    J’apprécie le choix du noir et blanc, tes images sont sobres, parfaitement contrastées (j’aime beaucoup le traitement). Et le sujet mérite qu’on s’y attarde bien évidemment.
    Merci Christine pour cet article

    • Christine dit :

      Bonjour Marie,
      Le noir et blanc n’était pas une option mais une nécessité absolue pour ces photos et ce sujet. Merci d’avoir pris la peine de déposer un commentaire ici. J’apprécie beaucoup. A bientôt.

  3. Cédric dit :

    Une visite instructive, merci ! Le choix du traitement des photos me semble tout à fait en raccord avec la noirceur de ces années-là. Merci pour le partage 😉

    • Christine dit :

      Merci à toi d’être passé par ici Cédric, ta visite me réjouis toujours! Hé oui, en couleur un tel sujet aurait été fade.

  4. Salut Christine J’étais passée à côté de cet article, je n’ai pas eu de newsletter, je vais me réinscrire.
    La visite doit être pesante, j’imagine à peine. Il y a un parti pris fort dans l’architecture du bâtiment et l’entrée des blancs et non-blancs est un concept intéressant, il peut être dérangeant mais en même temps, il faut souvent déranger pour interpeller. Merci pour le partage et bonne journée à toi ! 🙂

    • Christine dit :

      Coucou Anne, ne t’inquiète pas pour la newsletter, je n’en ai pas envoyée pour cet article. J’ai en effet décidé d’attendre d’avoir publié plusieurs billets pour en informer mes lecteurs. Mais comme pour moi, confinement n’a pas rimé du tout avec congé, bien au contraire, je ne suis pas encore parvenue à en rédiger d’autres… Quant à ce genre de musée, il nous confronte aux aspects les plus sombres de l’humanité et est par conséquent pesants. Mais tellement nécessaire pour que l’on n’oublie pas et que l’on essaie de ne pas répéter les mêmes erreurs/horreurs (mais hélas l’Homme a une bien souvent courte mémoire). Merci beaucoup pour ta fidélité et bonne fin de confinement à toi Anne!

  5. Danielle dit :

    Reportage glaçant qui illustre bien en effet la folie et l’arrogance des hommes. Magnifiques photos : et c’est terrible d’écrire cela sur un tel sujet.
    Bientôt la fin du confinement ? l’occasion alors de nous régaler de reportages plus légers !

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