Vie nomade et fête des femmes dans le Terelj

Dans Mongolie, Voyages un billet écrit par Christine le 17 mars 2019



La dernière fois que je vous ai emmenés en Mongolie, nous étions à la frontière sibérienne pour le festival des glaces. Aujourd’hui, cap sur une tout autre région du pays, le parc national du Gorkhi Terelj, à environ 70 km à l’est de la capitale Oulan-Bator. Placé sous la protection du gouvernement mongol en 1995, cet immense territoire de près de 3000 hectares est resté majoritairement sauvage. Dans une vallée reculée, une famille d’éleveurs nous accueille pendant trois jours et nous fait vivre une fête des femmes mémorable.

Cap à l’Est

Nous quittons Oulan Baator en direction de l’Est en empruntant une route flambant neuve. L’immense banlieue grise et déprimante de la tentaculaire capitale défile inlassablement puis la nature lentement reprend ses droits. Après deux heures de trajet, nous atteignons l’entrée du parc. Les camps de yourtes et les hôtels, qui poussent comme des champignons, attendent patiemment la fin de l’hiver et avec lui, le retour des hordes de citadins avides de détente et de dépaysement. Nous ne nous y arrêtons pas et à partir de là, goûtons aux plaisirs de la piste qui s’enfonce dans les reliefs de la province du Kenthii. Sur ce tracé très accidenté, notre vieil Uaz poussif se métamorphose en un redoutable shaker. Ballotés, secoués, nous nous cramponnons tant bien que mal à nos sièges en regardant le paysage se vider de toute présence humaine. Il n’y a bientôt plus que le ciel immensément bleu et des montagnes poudrées de blancs qui ondulent à perte de vue.

Le campement

Au détour d’une colline, nous atteignons enfin notre destination. Dans une vaste plaine partiellement recouvertes de forêts de mélèzes, cinq yourtes blanches, posées comme des petites meringues, sont adossées à des installations de bois réservées aux animaux. Des vaches broutent de maigres brins d’herbe, des chiens nous observent l’air méfiant. Pour un peu, on se croirait dans un “western” mongol.

C’est le camp d’hiver de Pambkr, le maître des lieux et de sa famille, sa grand-mère de 82 ans, sa soeur et son beau-frère. A la différence des camps d’été, il compte des bergeries et des étables – en fait de simples couverts en bois – dans lesquelles les animaux se protègent du froid durant la nuit. Ses occupants y vivent de novembre à la mi-avril. Quatre fois par an, ils déménagent mais contrairement à ce que l’on peut croire sous nos latitudes, les nomades mongols ne sont pas libres de s’installer où ils veulent. Ils doivent respecter les concessions gérées par les maires des sums (divisions administratives) et sont confinés dans le même périmètre

A notre arrivée, les enfants se précipitent vers nous tout excités, les adultes nous accueillent avec le sourire. D’emblée, on sent que cette famille d’éleveurs est moins farouche que celle qui nous a hébergés sur les rives du lac Khövsgöl. Nos hôtes nous installent dans une grande yourte, propre et coquettement aménagée et nous invitent à les rejoindre dans la leur pour partager leur repas du soir.

Les tâches quotidiennes

Après une nuit sereine, notre premier réveil est marqué par une vision de rêve : en sortant de la yourte, on aperçoit un troupeau de chevaux qui s’approche. Ils avancent tranquillement en file indienne derrière un petit étalon alezan à la crinière aussi longue que touffue. Dans la lumière limpide du matin, la steppe gelée croustille sous les sabot des équidés. On a l’impression qu’ils foulent un immense champ de chips.

Sur le coup de 8h.30, un petit déj. rapidement avalé, chacun vaque à ses occupations. Même si en ce début mars, le rythme est un peu moins soutenu qu’en été, le quotidien des éleveurs est laborieux. Il nécessite l’engagement de tous les membres de la famille, quel que soit leur âge. Il n’y a guère que les tout-petits qui sont dispensés de travailler.

Les hommes commencent par sortir le petit bétail, ou plutôt essaient de le faire. Il fait si froid ce matin-là que malgré les sollicitations des éleveurs, chèvres et moutons refusent obstinément de quitter leur enclos où la promiscuité est synonyme de chaleur douillette.

Le nettoyage des étables et des enclos

Puis c’est la corvée de nettoyage des parcs et abris. La tâche est ingrate. Pliés en deux ou carrément agenouillés, Pambkr et son épouse ramassent à la main les crottes gelées. Ils déversent leur butin sur un char que leur beau-frère conduit un peu plus loin du campement. Je pensais que les excréments servaient de combustibles mais nos hôtes ne semblent pas les utiliser en tant que tels. Je n’ai pas réussi à savoir à quoi ils les destinent.

” Entre l’Homme et la Terre, il y a les Animaux”.

Proverbe mongol

Une femme moderne

Un peu en retrait, j’observe Tchimge à l’ouvrage. Cette belle femme, à la fois réservée et avenante, m’intrigue. Elle travaille dur et est très à l’aise avec le bétail mais quelque chose dans son maintien, une certaine classe, la distingue des autres nomades. J’apprendrai un peu plus tard que c’est une citadine qui a grandi à Oulan Baator et que c’est par amour pour Pambkr qu’elle a quitté la capitale. Elle aime ses animaux et son mode de vie rural et ne retournerait pour rien au monde en ville. Mais aussi dévouée soit-elle à sa famille, cette mère de 39 ans n’en a pas moins su garder son indépendance. En 2014, elle est partie avec d’autres éleveurs faire un voyage en car au Vietnam. Elle en parle avec des étoiles dans les yeux , ajoutant qu’elle a bien l’intention de rééditer un jour l’expérience.


Le rôle des enfants

Derrière l’étable, des claquements secs et répétés attirent mon attention. Je quitte l’enclos des petits veaux et aperçoit Nyamaa, 12 ans, qui fend du bois. Ce jeune garçon, pas bien grand pour son âge mais très énergique, abat un boulot considérable.

A chaque fois qu’il rentre de l’internat pour les vacances, il participe activement à toutes les tâches. Cavalier émérite, il galope à toute allure pour aller surveiller les chèvres et les moutons, lorsqu’il nettoie pas les enclos et aide sa mère à l’intérieur. Loin de se plaindre, ce petit bout d’homme, très mature pour son âge, tire une grande fierté de la reconnaissance et de la confiance que lui témoignent ses parents. Sa situation n’a rien d’exceptionnel. Dans la vie pastorale mongole, les enfants jouent un rôle primordial pour leurs familles qui considèrent que le travail fait partie de leur éducation.

L’eau

Le campement dans lequel nous sommes hébergés n’a rien à voir avec les infrastructures touristiques que nous avons pu apercevoir à l’entrée du parc. Ici, il n’y a ni eau courante ni sanitaires. Comme à proximité immédiate, il n’y a pas non plus de rivière, ni de lac, on se demande bien où nos hôtes s’approvisionnent en eau. La réponse m’est donnée par l’une des femmes qui m’invite à l’accompagner près d’un tas de gros glaçons qui jonche un pâturage. Munie d’un couteau, la femme taille plusieurs morceaux de glace qu’elle transporte dans une charrette en métal. Cette eau bouillie est la seule dont disposent les habitants du campement. Une fois par semaine, ce sont les hommes qui vont chercher en véhicule la glace au bord de la rivière gelée. Ici, l’eau est une denrée rare qui se mérite et s’économise. Inutile de dire que pas une goutte n’est gaspillée et que les douches n’existent pas.

La réserve d’eau du campement

Les environs du campement

Le parc national de Gorkhi-Terelj est situé à 1600 mètres d’altitude, dans la zone strictement protégée du Khentii. C’est une région montagneuse composée de steppes boisées, traversées de nombreuses rivières. Les 20 premiers kilomètres du parc ont été développés pour le tourisme et comptent de nombreux camps de yourtes. Au-delà, cet immense territoire de près de 3000 km2 est resté très sauvages. La majeure partie du parc n’est du reste pas accessible aux véhicules.

En ce début mars, la vallée est encore enneigée mais l’ocre qui dévore de plus en plus les collines avoisinantes laisse présager l’imminence du printemps. Il ne faut toutefois pas se leurrer, il fait encore très froid même si le bleu profond du ciel peut faire croire le contraire.

Le Campement de Pambkr est isolé. Je peux m’en rendre compte lors de mes balades dans les environs. Mis à part un troupeau de chèvres plutôt farouches, je ne croise pas âme qui vive. Et dans une forêt, alors que je me promène toute seule, j’ai une sacrée trouille en tombant inopinément sur les cadavres d’un veau et de deux chèvres à moitié dévorés. Je ne suis pas spécialement craintive mais dans de telles circonstances, mon imagination s’emballe, temporairement du moins….

La fête des femmes

Officialisée par les Nations Unies depuis 1977, la journée internationale des droits de la femmes s’est transformée en fête des femmes en Mongolie. Dans ce pays, le 8 mars, mélange entre la fête des mères et la fête des femmes, est un jour férié qui se célèbre en famille. Les enfants offrent des cadeaux à leur mères, les hommes remercient toutes les femmes et gâtent spécialement leurs maman et épouse.

Ce soir du 8 mars donc, c’est la fête sous la yourte de Pambkr. Pour l’occasion, les hommes préparent un authentique barbecue mongol. Ils font chauffer à blanc des galets dans le poêle avant de les placer dans une grande marmite. Une épaisse et âcre fumée envahit la yourte lorsque les cuisiniers déposent des morceaux de viande de chèvre, des pommes de terre, du choux et des carottes sur les pierres rougies. Un peu d’eau, un couvercle et une heure plus tard, le repas est prêt à être dégusté. On mange sans couvert, avec les doigts bien sûr. Et ronger les os bruyamment, c’est tellement meilleur! Pour dire vrai, le goût assez fort est assez particulier, d’autant que la viande est extrêmement grasses (les Mongols raffolent des morceaux les plus gras) mais qu’importe, on se laisse totalement gagner par l’ambiance festive du moment.

Pour l’occasion, plusieurs “voisins”, sortis d’on-ne-sait-où, ont fait le déplacement. La yourte est une vraie ruche. Les enfants se bousculent pour être pris en photo, les parents bavardent, rigolent et portent de (très) nombreux toast. Dans ce joyeux bazar, la vodka coule à flot. Et plus on trinque, plus on chante.

Il n’est pas 22h00 lorsque tous les invités s’en vont aussi subitement qu’ils sont arrivés, s’évanouissant subrepticement dans la steppes obscure. Pambkr , profondément anesthésié par toutes ces libations, ronfle sur sa couchette… Avec une infinie tendresse, Tchimgé le recouvre d’une couverture. Compréhensive, elle nous souffle que c’est un très bon mari, qui travaille dur et qu’il a raison de s’amuser de temps en temps.

Le lendemain, c’est avec un petit pincement au coeur que nous prenons congé de nos hôtes qui nous ont accueillis si chaleureusement. Cette seconde immersion dans le quotidien d’une famille mongole, beaucoup plus aisée que la première sur les rives du lac Khövsgöl, nous a permis de comprendre un peu plus leur mode de vie. Une fois encore, nous avons pu prendre la mesure des liens familiaux et communautaires qui unissent ces nomades ainsi que de leur sens de l’hospitalité. Il ne faut toutefois pas se mentir, la brièveté d’un séjour comme le mien ne permet pas de nouer de véritables liens et la communication n’est pas facile. J’aurais aimé en savoir beaucoup plus mais il aurait été mal venu de ma part de bombarder les membres de cette famille de questions. Il m’a ainsi fallu aussi apprendre à faire taire ma curiosité et à simplement profiter de l’instant présent.

En complément à ce billet, je vous propose ci-dessous une petit montage vidéo de quelques séquences filmées avec mon iPhone durant mon séjour dans ce campement. J’espère qu’il vous permettra de vous immerger un peu plus encore dans le quotidien de ces nomades, tellement différent du nôtre…


Les femmes mongoles

Et puisque je vous ai parlé de la fête du 8 mars, j’en profite pour partager avec vous quelques informations concernant les femmes mongoles, dont nous n’avons pas forcément connaissance chez nous. J’ai appris qu’en Mongolie, les femmes sont très libres et souvent plus éduquées que les hommes. Elles sont largement majoritaires dans les universités et occupent environs 70% des emplois avec qualification. Il semblerait que fréquemment les parents préfèrent financer des études à leurs filles car, sans métier, elles ne pourront pas trouver d‟emploi. Un garçon pourra quant à lui toujours faire un travail physique sans diplôme. 



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16 Responses to “Vie nomade et fête des femmes dans le Terelj”

  1. Laurence dit :

    C’est passionnant ! Je comprends ta frustration liée à ces séjours courts et au barrage de la langue mais tu as quand même réussi à écrire un billet rempli d’explications ! Merci pour ce partage. Bises

  2. Anne dit :

    Merci pour ces images magnifiques qui révèlent à la fois l’immensité des paysages et la dureté du quotidien. Leurs visages sont si marqués par le labeur, et pourtant, on ne sent pas les plaintes. C’est fascinant. Super le montage aussi!

    • Christine dit :

      La vie au grand air marque certes les visages mais elle leur confère aussi le sourire non ? J’ai senti ces gens heureux de leur vie malgré la rudesse de leur condition. Merci d’avoir apprécié les mots, les photos et … le montage 🙂

  3. Merci pour ce superbe récit tout de même bien détaillé ! J’ai été assez surprise qu’il y avait des citadins qui décidaient de revenir à un mode de vie nomade, car les conditions sont très rudes et le fait qu’il y a un très bon niveau d’instruction des filles. Comme quoi, on ne sait pas grand chose de certains pays et c’est bien dommage !

    • Christine dit :

      Tout comme toi, ces informations m’ont étonnée et réjouie aussi. Sous nos latitudes, nous avons tendance à être égo-centrés et à penser que nous sommes les meilleurs, notamment par rapport à l’éducation. Voyager nous remet les pendules à l’heure 😉 Quant au retour en campagne, je ne suis pas du tout une spécialiste de la question mais de ce que j’ai vu, la vie à Oulan-Bator n’est pas vraiment très séduisante. Beaucoup de pollution, de grisaille, immeubles en piteux état etc. On peut comprendre que certains aient envie d’autre chose. A bientôt Anne.

  4. La richesse des peuples est fascinante ! Merci pour ce très beau reportage où je sens le froid jusqu’ici 🙂 😉 😉 Au printemps, ça doit être vraiment superbe !!!

    • Christine dit :

      Ah ah je te reconnais bien ma frileuse;-) Effectivement le printemps doit être très beau, il faudrait que j’y revienne à cette période, d’autant que ce pays est immense et qu’il me reste de très nombreuses régions à explorer…. Merci pour ton passage ici chère Laurence.

  5. Génial de voyager à travers tes yeux ! Merci pour ce partage d’expérience. Intéressant également de savoir que les femmes sont si éduquées. Il ressort de ces images une forme de sérénité même si les conditions de vie et le climat sont rudes.

    • Christine dit :

      Coucou Françoise, ravie de te retrouver par ici:-) Sérénité est un mot qui convient bien à cette famille, harmonie également. On sent tous les membres de celle-ci bien dans leurs baskets si je peux dire. Je suis vraiment ravie que ces reportages sur la Mongolie t’ont intéressée. Joyeuses Pâques et à bientôt

  6. Dédé dit :

    Coucou. Ton reportage est très intéressant et je suis étonnée de savoir que les femmes mongoles ont un tel statut. Madame est partie en voyage et compte bien remettre la chose! On voit que la vie quotidienne est rude, avec ces températures extrêmes, le fait d’aller casser la glace pour avoir de l’eau et s’occuper des animaux. Mais la vodka réchauffe les coeurs même si Monsieur en a un peu trop bu. 😉 Merci pour ce billet très instructif et pour la vidéo très sympa. Bises alpines.

    • Christine dit :

      Bonjour Dédé, effectivement cette famille mongole est en adéquation avec son temps tout en exerçant une activité très traditionnelle. Elle sait conjuguer les avantages des deux mondes même si ce ne doit pas être facile tous les jours. Cet hiver-là n’ayant pas été trop froid, les naissances s’annonçaient nombreuses pour le printemps et tous s’en réjouissaient. J’espère pour eux que tout s’est passé comme attendu. Merci de ta visite et de tes mots toujours si positifs et à bientôt.

  7. Mireille dit :

    Encore un beau voyage ! des photos superbes et un commentaire passionnant ! un grand merci à toi, Christine ! je suis ravie… une fois encore !

    • Christine dit :

      Chère Mireille, c’est un plaisir de te savoir à chaque fois fidèle au rendez-vous. Aa très bientôt alors pour d’autres récits en mots et en photos. Bises.

  8. AniLouve dit :

    Merci pour ce voyage magnifique et passionnant. Il n’y a pas de qualificatif tellement c’est superbe, et superbement photographié.. Et quelle sérénité apparente dans ces rudes conditions

  9. Toujours un très grand plaisir de lire tes billets qui nous permettent de voyager un peu avec toi. J’ai beaucoup aimé également ta vidéo, la musique est très belle. Les chants diphoniques sont vraiment très beaux, les harmoniques aiguës sont particulièrement belles. Cela ajoutait beaucoup de magie selon moi, qui adore ces musiques. Merci. Et je trouve que c’est une excellente idée t’es billets par deux. Moi qui gère mon temps sur le net de façon un peu différente, j’apprécie cette évolution , elle va de pair avec la mienne.

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