L’Irrawaddy est un long fleuve tranquille

Dans Birmanie un billet écrit par Christine le 20 mars 2014

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En Birmanie, pour réussir voir tout ce que nous voulions en l’espace de 15 jours, nous avons dû prendre de nombreux vols internes. Je reconnais que ce n’est pas très glorieux au niveau de l’empreinte écologique mais vu l’état déplorable des réseaux routier et ferroviaire du pays, nous n’avions pas vraiment le choix. Pour mon compagnon qui redoute vraiment l’avion, ce voyage s’annonçait donc particulièrement anxiogène, d’autant plus qu’il n’a qu’une confiance très limitée dans les compagnies aériennes « exotiques » (soit dit en passant, les compagnies birmanes que nous avons empruntées se sont révélées tout à fait correctes). C’est pourquoi, lorsque nous avons découvert qu’il était possible d’éviter un vol en ralliant Mandalay à Bagan par la voie fluviale, nous n’avons pas hésité une seconde, quitte à amputer sérieusement notre séjour dans la dernière capitale royale birmane. Il existe des bateaux publics qui descendent et remontent régulièrement le fleuve en une dizaine d’heures et qui permettent de voyager avec les autochtones. Nous avons toutefois  opté pour un bateau de croisière plus confortable sur lequel nous avons passé deux nuits. A la faveur de quelques escales qui à chaque fois suscitaient des attroupements de villageois surgis de nulle part, cette croisière nous a permis des faire plusieurs visites sur les rives.

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L’Irrawaddy, renommé Ayeyarwaddy en 1989, est l’un des plus longs fleuves navigables d’Asie du Sud-Est, au bord duquel s’édifièrent la plupart des capitales royales. C’est l’artère majeure qui assure la liaison entre la haute et la basse Birmanie. Kipling l’avait du reste baptisé « la route de Mandalay ». En bateau, pour profiter pleinement du spectacle, mieux vaut ne pas traînasser dans sa couchette le matin. L’aube pointe  peine à l’horizon que déjà se joue sur les eaux encore sombres le lent et élégant ballet des pêcheurs.

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Le viaduc d’Innwa, construit par les anglais dans les années 1930, que les Alliés firent partiellement sauter en 1942 pour ralentir la progression japonaise

 

A bord, la vie prend un autre rythme. Les heures s’égrènent paisiblement, le paysage défile lentement au rythme des crachotements du moteur. La lumière, brumeuse au petit matin, soyeuse en fin de journée, nimbe de toutes ses nuances les rives sablonneuses où vivent ça et là dans des cabanes rudimentaires quelques familles isolées.

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Après plus d’une semaine de déplacements incessants et de visites, aussi passionnantes soient-elles, il fait bon se poser deux jours sur le pont et simplement regarder la vie nous projeter son film. A une quarantaine de kilomètres de Mandalay, Sagaing et ses collines hérissées d’une multitude de stupas nous offrent un décor de conte de fée. Puis se déploie une vaste plaine insolite dans l’Asie du Sud-Est tropicale. Dans cette grande zone sèche, la moins arrosée du pays pendant la saison des pluies, les cultures reculent devant les sables et les oueds. Au loin, l’horizon est barré par l’imposante masse montagneuse du plateau shan.

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Comme leurs ancêtres, les actuels bateliers continuent à descendre le fleuve sur d’immenses radeaux faits de grumes de tecks, de bambous ou de jarres, sur lesquels ils dressent la hutte qui les abritera durant tout le voyage. A la tombée du jour, ils sont livrés à la voracité des moustiques qui pullulent sur ces embarcations. Ils n’ont d’autres moyens pour tenter de les chasser que d’enfumer leur modeste abri.

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Ces images cartes postales ne doivent malheureusement pas cacher une autre réalité, nettement moins idyllique, que nous avons aussi entrevue lors de cette croisière. Au Myanmar, le revenu par habitant est l’un des plus faibles au monde et l’inflation y est très élevée. Beaucoup de Birmans vivent avec trois fois rien.

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Le long de l’Ayeyarwaddy, nombreux sont les villages souillés par d’innombrables déchets jetés à tout va. Ici plus qu’ailleurs, le contraste entre l’or des pagodes surplombant des cabanes rudimentaires entourées d’ordures est saisissant. Pour autant les gens n’ont pas l’air malheureux. Des gamins courent après des corbeaux et éclatent de rire. Une femme me sourit en achevant sa lessive.

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Mais la vision qui m’a le plus remuée, c’est celle de cette jeune fille qui, comme de nombreuses autres, est venue faire sa toilette matinale  sur les berges peu ragoûtantes du fleuve. Accroupie sur un caillou plat, elle n’a que son index en guise de brosse à dent et lève les yeux vers le bateau amarré face à elle. Ce bateau, c’est  le nôtre, un autre monde, un monde d’opulence à trois mètres à peine de la rive. Gênée, mal à l’aise dans ce rôle de nantie, j’ai hésité à prendre cette photo. J’ai finalement déclenché pour graver ce regard dans ma mémoire, pour le montrer à mes enfants et en parler avec eux, pour ne pas oublier que la Birmanie, c’est cela aussi…

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27 Responses to “L’Irrawaddy est un long fleuve tranquille”

  1. Magnifiques photos d’un beau voyages. Vos propos soulignent toute la problématique que l’on rencontre lors des voyages dans des pays pauvres. Vos images rappellent le Cambodge, et l’Inde, avec les déchets jetés n’importe où et n’importe comment.

    • Christine dit :

      Le phénomène n’est effectivement pas limité à la birmanie mais il fait à chaque fois mal au cœur. Bon w-e à vous Mesdames

  2. Cécile dit :

    Bonjour Christine, beaucoup d’émotions diverses à la lecture de tes écrits, et en contemplant tes photos. C’est triste et émerveillant, beau et cela serre le coeur. Cela ouvre à tant de questions qui sont vraiment importantes. Merci pour ce partage.

    • Christine dit :

      Bonsoir Cécile, je suis heureuse de parvenir à transmettre les émotions ressenties durant ce voyage. Comme le souligne justement Lucie, je crois que l’ailleurs suscite en nous de nombreux questionnements. On a pas forcément de réponses mais ils ont l’avantage de nous faire réfléchir et évoluer aussi.. Je te souhaite une belle fin de semaine.

  3. anonymette dit :

    quelles couleurs magnifiques ! Très intéressant de découvrir ce fleuve au nom imprononçable. J’ai beaucoup ri à l’explication de la phobie des avions qui plus est les compagnies exotiques de ton romand préféré =)

    • Christine dit :

      Allez tu répéteras 10 fois de suite sans t’arrêter Ayeyarwaddy et tu verras, ça ira tout de suite mieux, fillette 🙂

  4. Laurence Chellali dit :

    Un très très bel article et vraiment bien écrit. j’ai passé un bon moment avec toi ici 🙂 Mais dès le départ, on sentait une sorte de retenue dans tes propos, comme un regret. Et la conclusion nous en donne la raison. Il est clair que ce type de voyage dans des contrées moins « favorisées » sont toujours remuantes. Reste à savoir ce qu’on fait de ces sentiments, une fois rentrés dans nos habitudes … Je me souviens d’un voyage très éprouvant dans un petit village de Côte d’Ivoire où j’avais été frappée par l’absence justement de détritus contrairement aux villes. L’explication était toute simple : les villageois n’avaient rien, donc … rien à jeter. Et pourtant, c’est comme s’ils avaient tout en eux : la joie de vivre, d’être en bonne santé, le contentement de ce qui est. Choses que nous, nous perdons bien souvent de vue. Merci pour ce bel article !

    • Christine dit :

      Pas de déchet parce qu’il n’y a rien a jeter …. Ça fait réfléchir aussi! Quant à la retenue dont tu parles, je n’en ai pas eu conscience en écrivant ce billet mais c’est vrai qu’au fil de mes voyages, je suis de plus en plus sensible à « l’envers du décor », aux dégâts liés à l’action de l’homme et au soit disant progrès. Ça m’interpelle et me préoccupe. Que restera-t-il bientôt de notre planète et de ceux qui la peuplent? Ceci dit, je suis contente de t’avoir fait voyager en mots et en photos. A bientôt Laurence

  5. Bel article, Christine … tu trouves les mots pour nous plonger littéralement dans ce décor beau et paisible, puis tu nous embarques au coeur de tes émotions à travers l’envers de ce décor. Ce récit est émouvant. La dernière photo est très belle, l’index en guise de brosse à dent, et l’Irrawaddy comme miroir…

  6. Isa dit :

    Oups….je ne sais pas comment une partie de mon commentaire est arrivée à la place de mon nom…Tu t’en es doutée, c’est Isa !!!

  7. Lucie dit :

    C’est de très belles images qui tu nous ramènes, et j’apprécie énormément le travail que tu y apportes avec ton texte et tes sentiments. En voyageant on se remet beaucoup en question, et on est confrontés à une autre réalité. Je me permets de glisser le nom d’une association pour la Birmanie qui a une antenne suisse gérée par un couple de la région dont la femme travaillait dans la même entreprise que moi. Ils s’occupent d’une maison qui accueille plusieurs enfants, leur repas de soutien a lieu en avril dans la région de Nyon. C’est RDS Suisse. On peut avoir confiance, ce qui n’est pas toujours le cas dans ou parfois les associations sont malheureusement aussi corrompues…

    • Christine dit :

      Ton comm.me fait vraiment plaisir et merci de m’indiquer cette association. Je vais aller me renseigner à ce sujet. Et tu as raison de le souligner, la corruptions est bien réelle en birmanie. Du reste, lorsque on voyage dans ce pays, mieux vaut se renseigner sur les agences ou les établissements que l’on fréquente si on veut éviter de graisser (involontairement) la patte au régime militaire. Bon w-e lucie

  8. dominique dit :

    J’aime beaucoup ton regard. Je ne parle pas de celui que l’on devine sur une photo de toi. Non, la façon que tu as de voir les choses, les lieux, les gens. Il y a de la pudeur et de l’amour (ou et du respect). C’est agréable.
    J’ai deux images qui me séduisent dans ce reportage. La toute première. Paysage sublime, et la jeune fille au reflet sur son caillou . Merci pour ce bon moment

    • Christine dit :

      Merci Dominique pour ce retour si positif qui me touche. La première photo montre bien toute l’habileté que la navigation sur le fleuve requiert. Par endroit les bancs de sable sont très nombreux et le capitaine doit vraiment bien connaître la topographie des lieux pour les éviter. A très bientôt.

  9. Pancho dit :

    Quel plaisir de lire cet article: des photos magnifiques et de la pudeur dans l’écrit.
    Merci du partage

  10. evelyne dubos dit :

    Très belle série sur la vie au bord du fleuve accompagnée d’un texte agréablement écrit et qui résume bien les émotions que l’on peut ressentir dans ces pays de contrastes…

  11. thursday dit :

    Encore un beau reportage. La dernière photo est vraiment émouvante, je comprends que tu ait hésité à déclencher. De tels voyages doivent donner à réfléchir…

  12. beaucoup d’émotions dans ce billet vont (malheureusement) de pair avec la misère de nombreux pays asiatiques. Le population y est réputée pour sa gentillesse et c’est sans doute ce qui nous procure (ou augmente) ce malaise. Merci encore pour ces belles images !
    Bon WE Christine

  13. Pastelle dit :

    Une très belle série, et j’aime bien comment tu racontes…
    J’ai vécu quelques années au Maroc, alors je comprends tout à fait la problématique dont tu parles, et qui n’est pas simple à gérer au quotidien… Plus on allait dans le Sud, et plus c’était difficile. Mais c’était aussi le plus beau…

  14. Polina dit :

    Ces clichés dégagent tant d’émotions, on ne peut que se laisser aller à la contemplation…

  15. Lannic dit :

    Je suis arrivé sur votre site sur les conseils de Sophie alias Pastelle et je ne peux que la remercier pour cela.
    Votre balade au fil de l’Ayeyarwaddy m’a rappelé de très bons souvenirs puisque j’avais également rejoins Bagan par ce moyen de transport.
    De belles photos agréablement accompagnées par vos mots. Je reviendrai plus longuement dans les jours à venir.

  16. Marie dit :

    Tes images de début et de fin de journée sont vraiment très belles, elles dégagent un je-ne-sais-quoi de très apaisant. Alors, bien sûr, il y a cette réalité, moins idyllique comme tu le dis si bien, mais tu as une façon de l’aborder avec une grande pudeur.
    Un beau témoignage parfaitement écrit et imagé 🙂

  17. AniLouve dit :

    C’est très beau et très émouvant. Merci pour ce partage.
    Et de très douces lumières pour toute la série.

  18. Nathalie dit :

    Très belle lumière, belles images! merci 🙂

  19. […] en Birmanie, sur les rives de l’Irrawady. Comme je l’ai écrit précédemment, notre mini croisière fluviale nous a offerts quelques belles escales dont une à Yandabo réputé […]

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