Voir Bagan et jouir

Dans Birmanie un billet écrit par Christine le 19 mai 2014

4h.30. La sonnerie du réveil nous jette sans ménagement hors de notre lit douillet. Encore un peu dans les vappes mais tout excités par l’expérience exceptionnelle qui nous attend, nous rejoignons la réception de notre hôtel. Un groupe de touristes anglophones nous attend dans un vieux bus anglais dont le moteur tourne déjà.  Bringuebalant, cahotant sur la piste défoncée, le vénérable véhicule nous conduits au coeur de l’ancien Bagan. Arrivés à destination, on ne distingue  rien si ce n’est plusieurs autres bus tout aussi vintage que le nôtre. Tandis qu’on nous offre thé et café pour nous faire patienter, on sent l’activité autour de nous s’intensifier au fur et à mesure que l’obscurité se dissipe.  De jeunes Birmans, vêtus de pantalons beiges et de vestes sombres, s’affairent sous les ordres de leurs supérieurs.

Birmanie bagan diptyque2

Les immenses enveloppes dispersées sur le terrain sont fixées aux nacelles et à 5h50, sous le souffle puissant des ventilateurs, les 7 ballons rouges se soulèvent lentement. Le spectacle est  saisissant mais l’heure n’est pas à la contemplation. Le pilote tire sur son brûleur et tout va très vite. Il est 6h00, les montgolfières sont prêtes à décoller. Encore arrimées aux antiques bus, elles se soulèvent déjà du sol. Des hommes s’accrochent de toutes leurs forces aux cordes qui les retiennent pendant que d’autres poussent sans ménagement les passagers à l’intérieur des énormes paniers. Et c’est dans une salve d’exclamations enthousiastes que l’armada d’aérostats prend son envol.

Birmanie bagan diptyque

Après l’effervescence du décollage, c’est le silence, à peine rompu par le souffle puissant du brûleur. Nous regardons la vallée de l’Irrawady et Bagan, encore engourdis dans les brumes du petit matin,  se déployer sous nos yeux ébahis.  Des centaines de pagodes, de temples et de stupas, comme les pièces monumentales d’un échiquer historique, se perdent jusqu’à l’horizon. La végétation ragallardie par plusieurs mois d’une mousson généreuse offre un écrin de velours vert du plus bel effet aux antiques monuments  que le soleil allume peu à peu.

Birmanie Nikon -20

Née de la réunion de plusieurs villages vers l’an 849 , la cité se développa à partir du XIème siècle. Emportés par une même ferveur religieuse et architecturale, ses dirigeants bâtirent pendant deux siècles plus de 4000 monuments jusqu’à ce que les troupes mongoles ne s’abattent sur l’empire.

Birmanie Nikon-369

Déchue, l’ancienne capitale sombra alors dans l’oubli. De nombreux temples ont souffert du passage des ans et de tremblements de terre. Il en substiste aujourd’hui plus de 2000 sur une surface de 40 km2, dont environ 8oo ont été reconstruits sans grande préoccupation archéologique par la ferveur populaire ou l’élite du régime. Notre conception occidentale s’en offusque mais gardons-nous toutefois des jugements hâtifs. Pour les Bouddhistes birmans, nulle action n’est plus méritoire que de construire ou de rénover un temple ou un stupa. Face  à la promesse d’accéder au Nirvana, que peuvent bien peser les standards de restauration de l’Unesco ?

Birmanie Nikon-396

La montgolfière survole sans un bruit plus de dix siècles d’histoire. Dans la nacelle, les appareils photo surchauffent sur fond de “beautiful, beautiful…”  scandés sans relâche par les passagers comme hypnotisés par le décor qui se déroule sous leur yeux. Ceux qui ont mis en chantier tous ces édifices avaient-ils conscience de réaliser une oeuvre que l’on contemplerait encore avec respect  1000 ans plus tard? Les ballons, dispersés dans le ciel,  prennent tantôt de l’altitude, tantôt frôlent la cime des arbres. A leur bord, on ne se lasse pas d’observer la vie qui s’éveille au pied des pyramides sacrées. Des aboiements repondent au chant d’un coq. Des enfants lèvent la tête et nous font signe de la main en souriant tandis que des jeunes moines partent faire leur quête quotidienne de nourriture. Mais ne nous méprenons pas. Si il y a une vingtaine d’années, les habitants de Bagan étaient majoritairement installés au coeur de la zône archéologique, le gouvernement, soit disant pour préserver le site, décréta brutalement  le déplacement de la population vers une zone aride et vierge située à  3 kilomètres au sud. On raconte que les 6000 villageois n’eurent qu’une semaine pour quitter les lieux et s’installer, moyennant un dédommagement ridicule, dans ce qui devint New Bagan.

Birmanie Nikon -8

A voyager dans le temps, on ne le voit plus passer… On eut souhaité qu’elle se prolonge toute la journée mais déjà, l’heure de vol touche à sa fin. Le ballon perd peu à peu de l’altitude. A l’aide de sa radio, le pilote dialogue avec ses coéquipiers au sol et joue du brûleur pour diriger son engin vers une place herbeuse où il pourra le poser. Dans d’immenses éclats de rire, les jeunes birmans en pantalons beiges fendent un champ de millet gorgés de rosée pour attraper les cordes lancées par le pilote. Ils en ressortent complètement trempés mais hilares. Fermement agrippés aux bords de la nacelle, les passagers un peu crispés s’apprêtent à l’atterrissage. Le choc s’avérera finalement moins brutal que redouté. Le panier touche une première fois le sol pour rebondir et  s’immobiliser un peu plus loin.

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Chacun met pied à terre comme il se réveille d’un beau rêve, la tête encore toute embrumée, les yeux brillants, le sourire un peu niais. Il me faudra encore de longues minutes et une coupe de champagne (oui même à 7h00 du mat) pour réellement redescendre sur terre. Certaines expériences sont si intenses qu’elles nous nouent la gorge et nous rendent incroyablement reconnaissants d’avoir pu les vivre. L’émotion ressentie durant cette heure suspendue au-dessus de l’histoire est de l’ordre de celle vécue en Laponie lorsque j’ai vu la mer de Barents se figer sous l’effet du froid ou dans les Cyclades,  lorsque notre bateau est entré dans la caldeira de Santorin. Alors même si la formule semble toute faite, j’ose dire que ce vol me laissera un souvenir inoubliable.

Birmanie Nikon-389

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42 Responses to “Voir Bagan et jouir”

  1. Cécile dit :

    Que d’émotions au travers de ton récit, au travers de ces très belles captures de moments privilégiés. C’est un bonheur que d’être invité au partage de ce voyage, merci. Je pars débuter ma journée avec l’oeil chargé de beauté, c’est très agréable.

    • Christine dit :

      Cette expérience était presque irréelle, j’en suis encore à me demander si je l’ai bien vécue.. Heureusement qu’il y a les photos pour me rappeler que je n’ai pas rêvé. Je suis contente d’avoir réussi à te/vous faire partager ces émotions.

  2. Merci pour ce partage ! J’imagine que tu as du garder en toi tous ces souvenirs depuis quelques mois maintenant et que l’écriture de ce billet a du raviver toute l’émotion de ces minutes magiques … que tu as su si bien restituer ! je suis coplètement sous le charme et j’ai relu ton billet trois fois !

    • Christine dit :

      Depuis que je suis allée à Bagan, tout ce qui peut me rappeler ce lieu magique m’intéresse. Il y a quinze jours, j’ai regardé Pekin express uniquement pour me replonger dans l’ambiance et l’émotion était bien au rendez-vous. Et puisque tu projettes un voyage en Birmanie et si tu envisages un vol en ballons, prends-toi y sufffisamment tôt pour la réservation. Encore un immense merci pour ton enthousiasme, ç’est vraiment gratifiant d’écrire des billets pour des lectrices comme toi 🙂

  3. AniLouve dit :

    Ces photos sont magnifiques. Que ce soit la première verticale avec ces deux ballons et le toit rond, ou les paysages embrumés, ou ce car éclatant de soleil. Vraiment superbe.

    • Christine dit :

      Ah oui, la brume est un vrai plus pour les photographes, elle ajoute encore à lamagie du site. Le toit rond, c’est le Shwezigon, la pagode principale de Bagan et l’une des plus belles de Birmanie. Elle date du onzième siècle, mais paraît neuve tant elle est bien entretenue 🙂

  4. J’ai voyagé avec toi! Le temps doit passer bien trop vite quand on a ces merveilles face à soi!
    Comment tu fais? Tu laisses un peu l’appareil ou tu cadres tout le temps?
    Il faudrait pouvoir faire deux fois. Une fois avec , une fois sans, avoir tout le temps nécessaire… Non?

    J’ai particulièrement tes images avec la brume.
    Bonne semaine à toi

    • Christine dit :

      J’avais bien conscience qu’il ne fallait pas que je me rate sur ce coup-là,. Evidemment, l’idéal serait de pouvoir faire deux fois un tel vol mais au prix que cela coûte (300$/pers), euh… tu vois ce que je veux dire ! Cela dit, avec l’expérience, je mitraille beaucoup moins qu’à mes débuts et ai pris le temps de profiter de la vue sans avoir constamment l’oeil dans le viseur. Bonne fin de semaine à toi ausssi.

  5. Gine dit :

    Inoubliable! Des images que l’esprit conservera à vie…
    Merci du partage!
    Bonne journée.

    • Christine dit :

      Oui, elles sont non seulement gravées dans ma mémoire, mais je vais également en imprimer quelques unes pour une fois et faire un livre 🙂 A bientôt Gine

  6. Pastelle dit :

    Merveilleux ! La photo des bâtiments dans la brume en particulier est peut être celle que je préfère depuis que je te suis. Mais toute la série est exceptionnelle.

  7. Céline dit :

    Fantastique! Quel merveilleux moment tu as dû vivre là… Tes photos sont superbes! Merci pour ce partage! 🙂

  8. Marie dit :

    Ces paysages embrumés et baignés de lumière sont à couper le souffle … merci pour ces magnifiques images. J’imagine bien ce qu’a pu être l’intensité de cette belle expérience.

    • Christine dit :

      ça vaut vraiment la peine de se lever tôt car effectivement lumière et brumes apportent une toute autre dimension au site. J’ai assisté au coucher du soleil, perchée sur un temple bondé de monde et de trépieds(!). La lumière était belle également mais l’atmosphère était nettement moins envoûtante.

  9. Un moment de grâce…quelle beauté, quelle magie !!! Les beaux souvenirs nous procurent d’incroyables forces, il suffit de les faire “remonter” dans les moments plus difficiles de l’existence et ils nous réénergisent. Merci pour ce doux moment, à bientôt. brigitte

    • Christine dit :

      C’est très vrai ce que tu écris, les beaux souvenirs nous nourrissent et agissent comme des vitamines. dans les moments un peu moins luineux de l’existence. Ils nous donnent la force d’avancer et le désir d’en accumuler d’autres tout aussi intenses. Merci pour tes mots Brigitte.

  10. Lors de notre séjour au Cambodge, le survol d’Angkor en montgolfière était prévu, mais il y avait une panne technique. Votre magnifique texte et vos superbes photos ravivent notre regret…

    • Christine dit :

      Quelle malchance, Angkor doit être très impressionnant également. Jusqu’au dernier moment, j’ai redouté qu’un incident, météo ou autre, nous prive de cette expérience. Heureusement, les Nats (esprits) étaient avec nous 😉

  11. la Birmanie Nikon-396, c’est fantastique. Quelle lumière. Ça semble si

  12. Anne dit :

    C’est juste sublime. Quelle beauté, quelle magie!
    Je rêve d’y aller… En prime vu d’en haut, c’est sans doute encore plus merveilleux! (mais quand on a le vertige, est-ce possible?)
    En tout cas, merci pour cette douce rêverie partagée!

    • Christine dit :

      En montagne, sur un pont, j’ai très souvent le vertige. Je ne l’ai par contre pas du tout en ballon. J’ai entendu dire quelque part qu’on aurait le vertige uniquement lorsque nos pieds touchent le sol….

  13. isa dit :

    Quel périple merveilleux ! Les photos sont magnifiques bien évidemment …

  14. Stéphane dit :

    Juste deux mots : le pied !

  15. evelyne dubos dit :

    M.A.G.I.Q.U.E!!! Que c’est beau. Les photos que je vois à droite, à gauche et les tiennes en particulier me donnent envie d’y aller pour notre prochain grand voyage, en dehors du Burkina où nous retournons en novembre voir Justine et avec notre grand fils cette fois! :-). J’étudie ça avec attention, ce serait en janvier 2015 ce qui semble une bonne période pour ce pays… j’aurai sans doute des petits renseignements à te demander. 🙂
    Bon dimanches, bisous.

  16. Véro dit :

    Bonsoir Christine,
    Une beauté à coupé le souffle. Un grand merci pour tes images si belles et tes explications toujours précises et instructives. Je ne me lasse pas de contempler les deux images sous la brume, y’a-t-il systématiquement cette brume magique ou tu as eu de la chance ? Le reste de ta série n’est pas en reste.Toujours des compos tip top.
    Encore !

  17. Polina dit :

    Alors là, Christine, j’ai le souffle coupé. Cette brume est merveilleuse, et la vue des plus fascinantes. Je pourrais rester des heures entières à admirer cette photo, alors je n’ose même pas imaginer ce que l’impression rendrait en vrai. La sensation d’être sur le toit du monde, ici, maintenant et à jamais.

  18. haude dit :

    Une expérience qui doit être inoubliable, tes photos sont splendides, je suis scotchée devant tant de pureté….
    bonne semaine, @ bientôt haude

  19. Christine dit :

    Un grand merci aux derniers arrivés. Si comme Evelyne vous avez besoin de renseignements sur la BIrmanie, n’hésitez pas à me contacter par email, je me ferai un plaisir de vous répondre dans la mesure de mes moyens car bien entendu je ne suis pas une spécialiste du tourisme et du pays. A bientôt

  20. Lannic dit :

    Je n’ai pas eu cette chance de survoler ce site prodigieux lorsque j’y suis allé. Les ballons n’étaient pas encore tendance.
    Je suis donc très heureux d’avoir fait cette magnifique balade par procuration.
    Les photos sont toutes magnifiques, et ton texte nous fait partager tes émotions comme si nous étions à bord ( enfin presque ! ).
    Le genre de souvenirs qui restent encrés bien des années après…

  21. Pascal dit :

    Superbes photos de Bagan, bravo Christine !
    Je n’étais pas monté dans les montgolfières lors de mes 2 séjours à Bagan mais c’est clair que ça ouvre de nouvelles perspectives.

  22. Je comprends ton émotion qu’on imagine bien rien qu’à la vue de tes photos…Splendide.

  23. Isa dit :

    J’avais repéré cet article il y a quelques jours, toujours un peu pressée, mais je n’ai pas oublié d’y revenir et de prendre le temps de découvrir ce sublime moment. Ton texte est superbe, il rend tellement bien hommage à ce lieu chargé d’histoire. Tes photos sont époustouflantes. Je quitte toujours ton blog de la même façon que je quitte une salle de cinéma après avoir vu un bon film, le cœur chargé d’émotions.

  24. Bruno F dit :

    Une série en forme de reportage absolument exceptionnelle. Des photos d’une beauté et d’une qualité qui me laisse coi !! J’adore l’avant dernière avec le bus et le flare au rendu parfait. Et bien-sûr, étant un grand fan des montgolfières, je suis émerveillé par tes prises !

  25. SU-PER ! Magnifique photo, j’adore tes composition et tes traitement d’image, bravo 😉

  26. Laurent dit :

    Il n’est pas rare d’admirer des photos de la plaine de Bagan, le lieu avec ces centaines de pagodes est des plus photogéniques, mais on est tout de même ici dans une autre catégorie 🙂
    Mention spéciale pour la 5e photo avec ces pagodes qui baignent dans la brume et ces oiseaux dans le ciel. Pour ma part, je m’étais contenté de voir les montgolfières depuis la terre ferme, le vol ne rentrant pas vraiment dans mon budget à l’époque, mais même vu d’en bas, ces nacelles qui glissent dans un calme seulement entrecoupé par quelques crachements de brûleurs, on peut difficilement faire plus majestueux !

    • Christine dit :

      Merci Laurent, je suis très touchée par tes mots. C’est vrai que le vol en ballon n’est pas donné mais j’aurais vraiment regretté de ne pas le faire du moment que j’étais là-bas. Ce vol a rendu mon anniversaire inoubliable!

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